FEUILLE GOMME CRAYON

LA POULE QUI RETOMBA LES PIEDS SUR TERRE EN DEUX CHAPITRES ET 18 MOIS

Juin
09

Chapitre 1

Plumette, bordée d’une petite tête avec une crête simple et droite, fine de texture et dentée. Massive, ronde, avec une large queue, le contour des yeux et des oreillons de couleur rouge orange. Les tarses recouvertes d’écailles et parsemées de plumes faisaient ressortir ses ergots, partie dont elle est la plus fière.

A la fin de son apprentissage dans une PME située dans le Loiret, elle décide de se rendre à la capitale pour découvrir le monde des « Grandes Entreprises ». Les chiffres l’ont impressionnée. 850 salariés, des taux de productivité frisant les 75 %, bien loin de ses indicateurs habituels.

11 Janvier 2015, elle se retrouve dans le hall d’accueil avec un CDI en poche, quelques jours seulement après son entretien avec la RH. Elle n’aurait jamais cru que tout puisse se passer si rapidement. A nouveau, elle est éblouie par toutes les brochures commerciales et les vidéos de présentation (un peu tape à l’œil à son goût) qui couvrent les activités de l’entreprise.

Rapidement, on vient la chercher, et elle renoue avec sa petite boule au ventre qui la suit depuis le lever du jour. Mais, on lui présente un espace de travail spacieux, lumineux, calme, du matériel neuf et moderne avec un guide de bienvenue. Elle est charmée et commence déjà à oublier son emploi précédent. Elle regarde chaque détail qui l’entoure comme un album de voyage rempli de bons souvenirs.

Autour d’elle s’affairent déjà ses collègues et elle regrette cependant de ne pas être arrivée plus tôt. Le parfum des vacances s’évapore lorsqu’une collaboratrice lui explique les gestes et les postures à respecter pour correctement tourner, chauffer et polir afin d’obtenir un résultat bien calibré. Pour cette première demi-journée, avec toutes ces informations en tête, elle décide d’étudier les méthodologies de travail de ses voisines. Le travail est simple et moins fatigant grâce à l’automatisation d’une partie des tâches et aux tapis roulants qui permettent de limiter les déplacements.

Elle découvre la règle d’or : surtout ne rien casser comme en témoignage sa fiche de suivi, encore vierge, située sur le côté du mur et entourée d’une dizaine d’autres gribouillées et ponctuées d’une codification qu’elle ne connaît pas.

10 h, c’est la pose et l’anniversaire d’une de ses nouvelles collègues. Elle se fait gentiment inviter dans la salle commune et elles lui demandent si tout se passe bien, l’encouragent, mettent en évidence certaines erreurs de débutante et partage avec elle un goûter qui aurait pu faire office de déjeuner. Elles se présentent, donnent quelques détails et trouvent qu’elle a un beau prénom, Plumette. Enjouée, elle se resserre.

On lui explique que c’est la période des vacances et qu’une grande partie du personnel est en congé. D’un commun accord, elles jugent que c’est leur moment préféré de l’année et, avec les yeux qui pétillent, elles scandent :

  • Eux, Les coqs caqueteurs,
  • On n’en a pas peur !
  • Nous, les poules bosseuses,
  • On n’est pas paresseuses !

S’ensuit alors un grand moment de joie et de fous rires. Plumette, elle, n’a rien compris. Elle n’ose pas demander. On dirait un slogan de la CGT-FO comme on en entend sur les radios nationales. Mais elle a déjà beaucoup d’éléments à assimiler pour cette première journée. Alors, elle fait semblant de comprendre et se met à rire.

Le reste de la journée se passe bien, elle mange avec ses collègues qu’elle commence à apprécier. Le travail est un peu répétitif mais elle le savait d’avance. Aujourd’hui elle en a cassé deux, dans la moyenne pour une nouvelle. Bien sûr, c’est du travail gâché, une perte pour l’entreprise mais elle est ravie de contempler les quatre caisses bien remplies, empilées et prêtent à être envoyées sur le tapis.

Elle apprend que sur le plateau, les salariés sont plutôt du matin et ne préfèrent pas s’attarder le soir. Ça lui convient bien, surtout avec les enfants et les horaires de la garderie. Encore un bon point ! Sur le chemin du retour, elle tique sur un détail : Deux personnes qui quittent définitivement l’entreprise le même jour avec le sourire. Bizarre, mais sans doute une coïncidence.

Chapitre 2

Deux mois se sont déjà écoulés depuis le dépôt de sa lettre de démission. Elle se souvient avec naïveté sa première journée dans l’entreprise. Elle s’occupe maintenant des formations pour les nouveaux-arrivants, un poste qu’elle a inauguré, le premier de ce type dans la société. Une petite révolution pour elle qui, même si elle ne s’en vante pas, lui dit qu’elle a réussi à apporter une pierre à l’édifice, un élan. Les autres lui ont montrée à maintes reprises leur reconnaissance.

  • Cocorico !
  • Cocorico oooooooooooooo !
  • Cocorico oooo !

Voilà ! Leur cirque qui recommence. Tous les lundis matin, ils font le point en salle de réunion ; les coqs. Et nous toutes qui les regardons, éberluées. La première fois j’ai trouvé ça drôle, aujourd’hui pitoyable. Tout bonnement incroyable la « réunionite », une maladie parasitaire qui touche les gallinacés et plus particulièrement les coqs. L’ensemble des crêtes sont représentés : simples, frisées, à cornes, en pois, en feuilles de chêne suivant leurs responsabilités. Et elles s’agitent, se montrent resplendissantes, fières de leur égo en se graissant mutuellement les pattes.

Se tuer à la tâche, supprimer les demi-journées de travail pour rentrer dans le budget et sortir la marchandise à temps, en faire son quotidien. Au début, j’y croyais. Je me levais le matin avec l’envie d’en découdre, de me battre pour assurer les quotas, maintenant, je subis, lasse, blasée par tout ce temps gâché, toutes ces activités mises de côté.

Une anecdote, un instant de vie, le déclic :

25 mars 2016, devant la télévision, je zappe. Et soudain je tombe sur une émission d’investigation. Ho la surprise ! Un véritable reportage sur la société, son organisation, ses méthodes, ses clients et puis sa face cachée. Comme j’ai été naïve en évitant au maximum la casse, de garder ma feuille de suivi vierge, de rester plus tard au bureau par acquis de conscience, par envie de bien faire. Je ne m’étais pas posé toutes ces questions, l’éthique, les actionnaires, les parachutes dorés, les primes de résultats faussées. Toute la production qui part à l’étranger, malmenée et traitée, paradoxe de la conservation. Et nous les petites mains, honnêtes et volontaires ; faire partie de l’engrenage, quel gâchis ! Une nuit sans sommeil inondée de questions sans réponses.

A partir de ce moment-là, sa vision du travail n’est plus du tout la même. Elle commence à en discuter avec ses collègues et la convergence des opinions est brutale. En fait, tout le monde est au courant, personne pour contrer ses arguments malgré quelques communiqués de la direction après la diffusion du reportage. Le travail, gagner sa vie, parfois sans plaisir, parfois sans avoir le choix et parfois pour assurer un confort de vie. Gérer les priorités, son emploi du temps et ses heures. Mais avant tout, elle tient à vivre l’esprit libre. Alors, elle saute à la conclusion.

Après 18 mois de travail et avoir nettoyé son poste de travail, elle se souvient et chante dans sa tête :

  • Eux, Les coqs caqueteurs,
  • On n’en a pas peur !
  • Nous, les poules bosseuses,
  • On n’est pas paresseuses !

Et elle quitte l’entreprise, avec le sourire.

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